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En studio avec Philippe Jaroussky

En studio avec Philippe Jaroussky

Rencontre avec le contre-ténor français, pendant l’enregistrement d’œuvres sacrées de Vivaldi

 

Le contexte technique de cet article

Cet article de Marie-Aude ROUX, paru dans Le Monde, est le regard d’une journaliste musicale sur la série d’opérations qui aboutissent à la realisation du CD. Il y est question du déroulement des séances d’enregistrement, avec les fameux SCHOEPS V4U, du montage sur PYRAMIX et des délicates manipulations de mixage, autant d’éléments qui concourent au succès d’un disque.
On remarque que les 2 microphones cardioïdes SCHOEPS V4U sont doublés par 2 autres, des SCHOEPS CCM2, omnidirectionnels, parfaitement alignés en phase.

Comment fonctionne ce dispositif?
Chaque ensemble “V4U + CCM2”ne constitue en fait qu’un seul microphone. La sommation des 2 microphones “Cardio + Omni” permet de doser indépendamment le champs direct, capté par le V4U, et le champs diffus capté par le CCM2. Ce “microphone variable” permet un dosage précis entre la voix du chanteur et sa réverbération dans l’acoustique de l’église. Il est monté en couple AB, avec un espacement de 20 centimètre. Philippe JAROUSSKY est centré entre les 2 couples superposés. Dans l’image stéréophonique, le résultat s’apparente à un appoint monophonique, mais pas tout à fait. Et tout l’intérêt du dispositif réside dans ce “pas tout à fait”. En effet, si la voix semble captée en mono, à l’instar de ce que l’on aurait avec un seul micro d’appoint, il en va différemment pour le champs diffus, qui est restitué avec une bonne décorrélation. Cette décorrélation évite d’introduire le champs diffus en mono dans le mixage. Le gain est aussi perceptible sur le champs direct, par le jeu des micro mouvements du chanteur qui atténue l’effet mono du micro d’appoint et qui enrichit le timbre.
Ce montage est particulièrement bien adapté à l’enregistrement de solistes. Si l’on peut reproduire ce dispositif avec d’autres micros que ceux employés ici, il faut toutefois noter que les SCHOEPS V4U sont particulièrement appréciés ici, avec leur exceptionnelle transparence sonore et leur réponse en champ diffus très homogène.

L’article du Monde
Elle danse cet hiver sur Vivaldi, la cigale Jaroussky qui a enregistré son dernier disque, Pietà, au
temps chaud. Tout a commencé par une lumineuse journée à la fin de mars, en plein cœur du Quartier latin, à l’église Notre- Dame du Liban, rue d’Ulm.
Le projet avait été décidé il y a Presque deux ans. Le Prêtre roux a toujours porté chance au chanteur français, dont la voix ailée a fait sensation en 2002 dans le rare La Verita in cimento enregistrée avec le chef d’orchestre Jean- Christophe Spinosi (Naïve). Et puis « tout contre-ténor rêve d’enregistrer un jour le fameux Stabat Mater ! » s’’enthousiasme-t-il.
Il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans l’ancienne chapelle des Pères jésuites de l’école Sainte-Geneviève affectée depuis 1915 au culte maronite. Ce lieu néogothique, réputé pour la qualité de son acoustique finement réverbérée, sert régulièrement de studio d’enregistrement à la musique classique. Philippe Jaroussky est en bras de chemise, face aux quinze musiciens de l’’ ensemble baroque Artaserse qu’il a créé en 2002. C’est la première fois qu’il dirige et chante en même temps.

La sacristie transformée en régie

Il est 14 heures ce 24 mars. Troisième jour d’enregistrement. La notoriété de Philippe Jaroussky joue en sa faveur : Erato lui a accordé un planning généreux de six séances de six heures, soit presque deux fois plus que la moyenne. « On va enchaîner, prévient-il, comme cela, on n’aura pas le temps de penser à toutes les versions de référence qu’on a dans l’oreille. » Ce n’est pas sans appréhension que lui et ses musiciens abordent ces pages célèbres magistralement défendues par tant d’interprètes inoubliables – l’’une des plus belles transcriptions musicales des douleurs de la Vierge au Golgotha, que Vivaldi écrivit pour la Congrégation des oratoriens de Brescia en 1712.
Dans la sacristie transformée en régie, le producteur Etienne Collard, casque aux oreilles. Ja- roussky et lui ont déjà fait plusieurs disques. Ils sont en communication permanente. Trois prises seront nécessaires pour le « O Quam tristis », qui peine à trouver son tempo. Première prise. « On va le faire un peu plus large, mais plus investi », suggère le chanteur. Reprise nettement plus lente : « Là, j’ai un peu de mal à arriver à la fin de la phrase. » Il s’arrête. Etienne Collard indique un petit diminuendo sur les mesures 77 et 78. La troisième ne sera toujours pas la bonne, les musiciens sont passés en cabine pour écouter. Chacun y va de son commentaire.
« On est sur la bonne voie », se persuade le contre-ténor. Plus retors encore sera le
« Quae moerebat » dès l’introduction orchestrale « pas connectée ».
On recommence, presque du note à note : il faut clarifier les nuances.
Avant le plongeon de la nouvelle prise. Jaroussky grimace : « Pas mal, non ? ». Collard rétorque, flegmatique : « Oui… On refait ! » Le chanteur, main droite sur la hanche, la gauche dessinant dans l’air de fines orbes et arabesques, semble cette fois comme happé par l’intensité de la musique. Le « bravo » intempestif d’Etienne Collard sonne comme un signal. « Allez, on se lâche pour la dernière ! », lance Jaroussky, qui constatera plus tard à l’écoute: « C’est ce qu’on avait fait dès le début, mais il a fallu tout ce parcours pour l’accepter. »
A la pause, les musiciens se ruent qui sur son portable, qui sur les sucreries et boissons disposées sur les tables derrière la sacristie. Un quart d’heure plus tard, tous sont à nouveau à leurs pupitres, que ponctuent quelque vingt micros disséminés : parmi lesquels deux couples, un pour les prises détaillées, et un autre pour les prises plus larges. Au centre, Philippe Jaroussky avec ses quatre micros, dont deux micros de chant au design rétro des années 1950. L’’enregistrement se fait avec le logiciel Pyramix, micros analogiques, enregistreurs numériques.
« Qui est homo » : dans la régie, Etienne Collard, chemise bleue et bretelles rouges, vérifie de temps à autre la régularité du tempo avec un métronome électronique. La prise
« philippe_vivaldi_219 » est maintenant terminée. Yeux rivés sur la partition, il écoute :
« Tout, un peu moins fort et un peu plus vite. » Ce que Jaroussky traduit d’un « plus affligé et moins actif, mais pas gros enterrement ! » Il est 18 heures, tout le monde commence à perdre son latin. C’est le moment crucial où il faut respirer, calmer les tensions que la fatigue exacerbe, conjurer la tentation d’une sophistication qui chasse le naturel. « A un moment, il faut décider que ce sera notre dernière chance, prophétise Jaroussky, dramatiser en quelque sorte l’enjeu. » Une nouvelle pause arrive à point nommé.
Le dernier morceau de la journée est le virtuose Longe mala, umbrae, terrores RV 629, un motet peu connu de Vivaldi, dont le chanteur a tenu à sertir le joyau central du Stabat Mater. « J’avais préparé des vocalises “intellectuellement” la veille au soir mais ce n’est pas du tout ce qui est sorti », s’amuse-t-il. Il gardera la « version orale ». De son côté, Etienne Collard a collecté plus de 500 prises soigneusement annotées par une, deux ou trois étoiles
comme dans le guide Michelin. Il a fait quatre sauvegardes, avant de partir en vacances. Rendez- vous pour le montage dans trois mois.

Visage d’archange

Nous sommes maintenant le 17 juillet, la chaleur est étouffante. Philippe Jaroussky a rejoint Etienne Collard dans son appartement de la rue Blomet, dans le 15° arrondissement de Paris. Le producteur y a installé un studio : une micro console, deux écran d’ordinateur, deux grandes enceintes et trois petits haut- parleurs. « La référence finale, ce sont les enceintes », assure-t-il.
Collard a déjà fait une présélection, que Jaroussky a écoutée en prenant des notes. « On essaie de privilégier les prises longues, histoire de garder la force et l’intensité du geste musical, explique-t-il. Tous deux sont partisans du « moins de montage possible », la difficulté étant de trouver le juste équilibre entre l’’idéal que l’’artiste a dans la tête et l’ambiance naturelle du concert.
Le choix a été arrêté de commencer le disque avec le motet Clarae stellae scintillae RV 629, une musique gracieuse et légère destinée à valoriser l’arrivée dramatique du Stabat Mater, à l’instard’une mise en scène. Il y a quelques jours, une première opération de prémontage, montage, mixage, a déjà eu lieu. On est maintenant dans la phase de peaufinage, une quête sans trêve menée grâce au logiciel Pyramix. Ainsi dans un « Alléluia », cette note un peu dure remplacée par une autre repérée dans une autre prise, ou cette respiration trop bruyante qu’il faut atténuer. Cela s’apparente à de la très haute précision, comme dans le« Juxta crucem», où il convient d’alléger l’’orgue et de rajouter du violon pour plus de brillance. Parfois, le désir va trop loin. Le cœur de la musique a cessé de battre. Il faut alors revenir en arrière, renoncer à la perfection. C’est le démontage du montage comme dans le « Eja mater », où l’imperfection restaurée retrouve le chemin du geste musical. « Enregistrer un disque est un petit traumatisme, explique Etienne Collard, car il faut accepter de fixer quelque chose de vivant. Je suis aussi là pour rassurer l’artiste. »
Visage d archange poétiquement dissimulé derrière les grilles de l Ospedale della Pietà de Venise, à l’instar des orphelines musiciennes dont Vivaldi fut le maître de chapelle de 1704 à 1740, Philippe Jaroussky a pris la pose sur la pochette du disque« Pietà».
« Je ne sais pas si ce Stabat Mater trouvera sa place dans une discographie déjà pléthorique, soupire- t-il. Mais c’était une nécessité. Et puis un disque fait progresser, il permet un retour sur soi que l’on n’a jamais au concert. »

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